L’Histoire

Un chœur d’hommes centenaire : la Sigismonda de Vérossaz

Par Léonard Barman

 

Un siècle d’histoire c’est un fameux cap qu’on se doit de fêter dignement et qu’on se doit de commémorer, en particulier pour une société qui a traversé un siècle au cœur de sa communauté. Un chœur d’hommes comme la Sigismonda vit en harmonie et au rythme de sa paroisse et de sa commune d’origine. Elle en est le miroir, reflétant ses aspirations, sa foi, ses modes, sa composition et sa vigueur. A travers la chorale, représentant un échantillon des hommes de la communauté villageoise, cette dernière se raconte.

Premières mesures

Les connaissances relatives aux origines de la Sigismonda reposent sur deux témoignages de M. Hermann Aymon, membre fondateur, qui, en 1964 et 1966, a laissé quelques lignes à la postérité. La Sigismonda n’ayant pas conservé d’archives avant 1940, ces témoignages sont les seuls documents disponibles pour reconstituer les premières notes de la société. Souvenirs de jeunesse, vieux de cinquante ans déjà, ces témoignages laissent beaucoup d’incertitudes sur les origines de la Sigismonda, mais permettent néanmoins de décrire le contexte de fondation du chœur d’hommes de la paroisse de Vérossaz.

A la fin du XIXe siècle, les premières chorales apparaissent dans le Bas-Valais et des sociétés de chant issues du mouvement cécilien se forment dans le canton. Il semble que les origines de la Sigismonda soient à mettre en relation avec ce courant affectant l’Eglise catholique. C’est en effet sous l’impulsion de deux Pères capucins, en mission à Vérossaz en 1910, que l’idée de former une chorale prend forme. En 1911, la construction d’une tribune dans l’église accorde une place spécifique aux chanteurs et le nouveau curé, M. le Chne Paul Gaist, arrivé dans la paroisse en 1914, encourage les chanteurs à se constituer en société de chant. Il semble que ce soit chose faite en 1916 et les premiers statuts de 1918 donnent une tournure plus officielle à la Sigismonda. Le drapeau, créé en 1922, et la participation du chœur à sa première Fête cantonale en 1929 marquent les débuts de la société, toute tournée vers son rôle de chorale paroissiale, reflet d’une époque où chanter est avant tout un acte pieux, comme le laisse entendre Hermann Aymon : « Pour nous, chanter à l’église c’était répondre à un appel intérieur qui criait de notre cœur. De cet appel était né un besoin, une nécessité, un souci, un devoir même : chanter pour bien remplir notre dimanche … une volonté farouche de servir par sa voix l’office divin ».

Léon Jordan

Lorsque Léon Jordan est présenté à l’Assemblée générale du 29 octobre 1961 comme le nouveau directeur de la Sigismonda, la quinzaine de membres présents vit un moment historique. Le chœur, moribond depuis plusieurs années déjà, comme le montrent le désintérêt pour les Assemblées générales, avec parfois sept participants seulement, va  recevoir un véritable électrochoc. Le ton du procès-verbal révèle le changement d’ère qui se prépare. Le jeune directeur de 22 ans « fait savoir qu’il reprendra la société en main, mais à condition que tous les membres soient d’accord de participer au concours de Sierre ; ceci fut accepté malgré l’entière connaissance des efforts à fournir. » La nouvelle dynamique se ressent toujours lors de l’assemblée de 1962. Pour renflouer les caisses de la société, on prévoit de reprendre la tradition du « loto-jambon » abandonné depuis plusieurs années et d’organiser une kermesse pour le jour de la sainte Marguerite (20 juillet) patronne de la paroisse. Sur un plan musical, il est décidé d’apprendre dix nouveaux chants et une nouvelle messe à quatre voix pour Noël. Il y a même des discussions pour construire un local pour les répétitions …

Sous la direction de Léon Jordan, le niveau du chœur d’hommes de Vérossaz atteint des sommets : en 1966, la Sigismonda concoure en première division à la Fête cantonale de Martigny et reçoit une distinction lors de la Fête cantonale de Lucerne ! Ces succès font la renommée de la Sigismonda qui vit probablement ses plus belles heures : les nombreuses représentations en Valais, en Suisse romande et les concerts à Vérossaz séduisent le public et la presse s’en fait l’écho. Léon Jordan devient l’ « ami Léon » dans les PV des Assemblées générales.

En 1979, il quitte la direction du chœur après avoir profondément marqué l’histoire de la Sigismonda et de Vérossaz. La commune lui décerne la bourgeoisie d’honneur en 1987, en même temps qu’elle remet à la Sigismonda son mérite culturel. S’il n’est plus directeur du chœur, Léon Jordan, continue sa relation privilégiée avec les chanteurs de Vérossaz, notamment à travers ses nombreuses compositions, ainsi qu’avec la paroisse sainte Marguerite en participant très activement au 150e anniversaire de la paroisse de Vérossaz, composant une messe en l’honneur de saint Sigismond (enregistrée sur CD) et rédigeant la majeure partie du livre Vérossaz, ma paroisse. Entre 2001 et 2012, il reprend du service comme directeur du chœur pour les chants religieux et les animations à l’église. Décédé en décembre 2015, Léon Jordan fut l’une des figures les plus marquantes de la Sigismonda (et du chant choral en Valais).

Au rythme des changements

Après des années qui restent dans les mémoires des membres de la Sigismonda et de tous les Véroffiards comme un âge d’or, la société continue sa vie avec une activité toujours aussi intense et s’adapte aux réalités du quotidien de toute chorale.

Il y a pour commencer la question de la participation aux offices du dimanche. Le problème n’est pas nouveau. En 1971 déjà, M. le curé Voirol demandait plus d’assiduité aux offices du dimanche, surtout aux jeunes ! Reproche repris en 1974 par le curé et en 1975 par Léon Jordan. Le chant grégorien et les devoirs envers la paroisse ne semblent plus intéresser les jeunes chanteurs et la messe dominicale n’attirent plus autant de monde, que ce soit les choristes comme les paroissiens d’ailleurs. La question est tranchée en 1988 avec les nouveaux statuts de la Sigismonda qui abandonne sa fonction de chœur paroissial (art. 1) et enlève au curé son rôle de conseiller du comité (art. 20 des statuts de 1967 supprimé). Le chœur anime toujours l’office, mais une fois par mois seulement, les grandes fêtes et les enterrements. Il est loin le temps où la société se mettait d’elle-même « sous la haute surveillance de l’autorité ecclésiastique ».

Les changements affectent aussi le répertoire qui se diversifie : chant d’église, chant profane, musique du monde, … Nouveauté également dans la direction du chœur puisqu’une femme, Madame Sarah Rossier, ose diriger ce chœur d’hommes au passé prestigieux, entre 1990 et 2000. La composition des membres de la société évolue aussi et l’on voit de plus en plus de chanteurs dont les origines ne sont pas véroffiardes venir renforcer la Sigismonda, malgré une forte ossature bourgeoisiale.

Si les difficultés existent, comme pour presque toutes les chorales (finances et renouvellement principalement), la Sigismonda reste très active. Elle souffle avec succès ses 75 bougies en 1991, enregistre une messe de Léon Jordan avec le chœur de dames de Vérossaz l’Echo des Cimes en 1998 et organise, en 1999, la 37e Fête du groupement des chanteurs du Bas Valais à Vérossaz. Le début du XXIe siècle est tout aussi encourageant : un 1er prix au festival franco-suisse d’Evian en 2004 et des prestations retransmises à la radio romande pour l’émission « Le Kiosque à musiques » en 2010 et 2014, ou encore une messe chantée depuis l’Hospice du Grand Saint-Bernard avec l’Echo des Cimes en août 2015, prouvent le dynamisme et l’énergie que peut encore déployer le chœur d’hommes de Vérossaz.

L’histoire de la Sigismonda commence dans un Vérossaz très proche de l’idéal du Vieux Pays que l’on chante tout au long du XIXe siècle, rural et religieux. L’épopée des années soixante, si importante pour la Sigismonda et Vérossaz, amène une certaine fierté dans une communauté fortement touchée par le développement d’après-guerre. La Sigismonda traverse un siècle qui transforme profondément les modes de vie, les mentalités, les structures sociales, les chanteurs et leurs chants : le chœur prend ses distances avec la paroisse, une certaine mixité apparaît, timidement, une ouverture s’opère que ce soit dans le répertoire, la composition des membres, les sorties et les représentations à l’étranger. La société de chant vit avec son temps : elle enregistre CD et émissions radio. Commémorer le siècle de la Sigismonda c’est, au final, raconter une belle page de l’histoire du plateau de Vérossaz.